Mouvements pro-palestiniens : une mobilisation pacifique très sévèrement réprimée à la Sorbonne

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Ce mardi 7 mai aux alentours de 20 heures, le square Samuel-Paty, dans le 5ᵉ arrondissement de Paris, attire une petite foule de curieux. Le Chœur & Orchestre de la Sorbonne, qui devait célébrer sa fin de saison en musique dans le grand amphithéâtre de l’université, a reporté son concert au milieu des plantations.

Sur le trottoir d’en face, autre ambiance : un cortège d’une quinzaine de manifestants, drapeau palestinien à la main, se dirige vers la rue Saint-Jacques, espérant ainsi pouvoir se rapprocher des quelque 80 étudiants qui occupent depuis deux heures l’université « en solidarité » avec Gaza et « contre la répression des mouvements étudiants » pro-palestiniens. « Les accès de l’entrée principale sont bloqués, donc on tente ! », lâche une mère de famille.

Peine perdue : les services des forces de l’ordre, aussitôt déployés, bloquent tous les accès à l’établissement. C’est donc contenus entre les rues Cujas et Saint-Jacques que les groupes de manifestants déploient banderoles et entonnent chants de soutien à la Palestine. Rue Cujas, les occupants de l’université sont évacués au compte-goutte, tenus à bout de jambes et de bras par les CRS.

Certains résistent et s’allongent, d’autres forment avec l’index et le majeur le V de la victoire. Leurs identités sont relevées par les agents à même le sol ou contre les murs, puis direction le fourgon de la gendarmerie, posté à l’intersection. L’opération se poursuit ainsi durant plusieurs heures, tandis que les personnes venues manifester leur soutien aux étudiants sont progressivement dispersées et reconduites vers le métro.

86 étudiants en garde à vue

Il faudra attendre 23h30 pour que l’amphithéâtre de la Sorbonne soit entièrement vidé. Ne reste alors sous la nuit fraîche qu’une poignée d’étudiants assis par terre qui, sous la bonne garde d’une rangée de CRS, attendent qu’une place se libère dans la fourgonnette qui les mènera en direction d’un commissariat. Devant la porte d’entrée de l’université, des membres du personnel administratif surveillent la scène avec circonspection.

S’il se réjouit de l’engagement politique des étudiants, l’un d’eux déplore néanmoins que leurs discours « manquent de nuance » et le « recours récurrent à la violence ». « Ils auraient pu faire une assemblée générale sur la place, non ? » À condition qu’elle eût été autorisée. La symbolique et la portée médiatique n’auraient pas non plus été les mêmes, fait-on remarquer. Alors ? « Alors, peut-être que c’était nécessaire, oui », finit-il par consentir à demi-mot.

De l’autre côté de la rue, on s’époumone. À chaque nouvel étudiant qui entre dans la fourgonnette, deux militants crient le nom d’une avocate et l’enjoigne de ne pas donner son code de téléphone. Dominique*, un réalisateur parisien, tente de garder un œil sur son fils qui attend son tour. Étudiant à la Sorbonne et membre du collectif Le Point levé, ce dernier a participé à l’occupation. « Je ne partirai pas tant que je ne l’aurai pas vu monter. »

Il aura attendu toute la nuit, et en prime la matinée qui a suivi. Son fils est sorti le lendemain, comme la plupart des 86 autres étudiants placés en garde à vue dans divers commissariats de Paris. Parmi eux, Alexis, 22 ans, étudiant à Paris VIII. À peine libéré, il s’est rendu place de l’Hôtel de Ville, où se tenait un rassemblement de soutien faisant suite aux arrestations.

Toutes les semaines, on voit les flics entrer dans la fac comme dans un moulin. Et là, 86 étudiants en garde à vue ? C’est impressionnant

« On a gardé la tête haute », se félicite-t-il, cerné, mais souriant. « Même s’ils ont essayé de nous intimider, des petites réflexions par-ci, des menaces de te garder longtemps par là… ». En trois ans de militantisme étudiant, il est formel : « C’est une répression inédite ». « C’était arrivé, en 2018 [le 12 avril 2018, en pleine réforme de l’accès à l’université, la police était intervenue dans la Sorbonne pour déloger des étudiants qui occupaient l’établissement, ndlr], que des policiers pénètrent dans la faculté. Mais aujourd’hui c’est banalisé. Toutes les semaines, on voit les flics entrer dans la fac comme dans un moulin. Et là, 86 étudiants en garde à vue ? C’est impressionnant. »

Une répression inédite ?

Soudain, des cris de joie retentissent : un groupe d’étudiants remis en liberté fait son entrée sur le parvis. Leurs camarades accourent, on se tombe dans les bras, on essuie quelques larmes et on rit en même temps. Puis rapidement, les faits. Le récit d’Aïcha et Rania, étudiantes à la Sorbonne, captent l’auditoire. Embarquées « parmi les dernières » dans la soirée de mardi, aux alentours de 23h20, elles gardent un souvenir plutôt amer de leur première garde à vue, passée entre les commissariats du 15ᵉ et du 14ᵉ.

« Avec une autre camarade, nous avons dû retirer notre voile, qu’il était considéré comme dangereux*. Le policier nous a dit “c’est moi le chef” et nous a obligé à le retirer. Puis finalement, on a eu droit à une capuche, un bandana, de nouveau le voile, puis encore le retirer. C’était, comme l’accès aux toilettes, à l’appréciation de chacun », racontent-elles.

Comme la majorité de leurs autres camarades, elles ressortent avec cinq chefs d’inculpation : intrusion dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement scolaire en réunion dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement,  violence sur agent de securité en réunion, rébellion, participation à un groupement en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction-dégradation de biens et dégradations volontaires.

Pour l’une des avocates des étudiants, maître Damia Taharraoui, le nombre d’infractions reprochées pour le placement en garde à vue importe peu. « Ce qui est plus grave, c’est qu’elles soient les mêmes pour tous les étudiants, dans tous les commissariats. Or, il est évident, par exemple, que 86 personnes n’ont pas toutes exercé des violences sur un agent de sécurité, observe-t-elle. Cela signifie qu’aucune individualisation n’a été faite, et que [ce] n’était pas du tout une volonté de poursuivre individuellement des gens qui auraient potentiellement commis une ou plusieurs infractions, mais plutôt de casser un mouvement. »

Nous avons par ailleurs pu pénétrer à l’intérieur de l’amphithéâtre à l’issue des interpellations, accompagnés par la commissaire en charge des opérations : des tracts au mur et une banderole suspendue, mais aucune dégradation. « C’est notre fac, on l’aime. Il ne faut pas tout mélanger », tranche Rania. La nuance, finalement. 

On ne peut pas et on ne doit pas accepter de telles intimidations

En réalité, il y a bien eu une dégradation : la porte de la Sorbonne, enfoncée au pied-de-biche par les forces de l’ordre.« Alors que bon, le rectorat a les clés, hein », souligne Lorelia Frejo, étudiante à Paris 1 et membre du collectif le Poing Levé, qui dénonce une escalade préoccupante de la répression. « Après Sciences Po et les lycéens de Claude Monet [interpellés le 3 mai dans le cadre d’une mobilisation pour les droits des Palestiniens, ndlr], mettre en garde à vue 86 étudiants qui mènent une action pacifique, dans leur université, à des heures où il n’y a pas cours ? La vérité, c’est qu’ils ont peur qu’on nous entende, alors qu’au sujet de la question palestinienne, le gouvernement aimerait tout cacher, à commencer par son implication militaire. Donc, ils répriment très durement ceux qui ont le courage de lancer cette mobilisation, pour qu’elle ne prenne pas l’ampleur qu’elle a prise aux États-Unis. Mais on ne peut pas et on ne doit pas accepter de telles intimidations. Ces 86 gardes à vue, il faut que ce soit le pas de franchi pour dire “stop”. »

Ce “pas de franchi” devrait, si le gouvernement tient ses promesses, devenir la norme. Lundi 6 mai, lors du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Gabriel Attal a assuré qu’il demanderait « l’intervention des forces de l’ordre sans hésiter, partout, dès que les mouvements prenaient place ». Elles devront compter sur la résistance des étudiants, assurent Aïcha et Raina. « On a compris, en voyant des policiers choqués que l’on se retrouve en garde à vue pour un tel motif, que le gouvernement nous craignait et qu’on tenait là un moyen de pression. On ne s’arrêtera pas. » D’autant plus que si la nuit a porté conseil, la fatigue, elle, ne semble pas près de s’inviter dans la bataille. « Bon, on va manger ? »

Julie Déléant

Photo Dario Nadal

*Si les personnes placées en GAV ont pour obligation de “retirer tout élément dangereux pour elles ou autrui et ce inclus ce qui pourrait servir à attenter à sa propre intégrité physique”, Matteo Bonaglia, avocat au Barreau de Paris s’interroge sur la possibilité réelle “de se faire ou faire du mal à autrui avec un simple voile”. À première vue, cette requête des policiers pourrait sembler “attentatoire au principe de sauvegarde de la dignité des personnes placées en GAV” et, si les faits sont avérés, “constituer une discrimination en raison de convictions religieuses.”

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